Projet « Construire une université Aspie-Friendly” : les études supérieures enfin accessibles…

NeonMag.fr 9 août 2019

Projet « Construire une université Aspie-Friendly” : les études supérieures enfin accessibles aux autistes ?
Le projet “Construire une université Aspie-Friendly” a pour objectif d’insérer les personnes autistes dans le milieu universitaire. Bertrand Monthubert, ancien président de l’université Toulouse 3-Paul-Sabatier, nous détaille sa création. Les troubles du spectre de l’autisme touchent près de 700 000 Français selon l’Institut Pasteur. Pourtant peu de structures sont mises en place pour faciliter leur insertion, en particulier quand il s’agit des études et du travail. Bertrand Monthubert, fort de son expérience de président d’université, s’est emparé de la question et a lancé le projet “Construire une université Aspie Friendly” – le terme « aspie » est souvent utilisé par les personnes autistes sans déficience intellectuelle pour se désigner elles-mêmes. Le projet de Bertrand Monthubert met l’accent sur une représentation plus positive des personnes autistes.
NEON : Le projet “Construire une université Aspie Friendly” a vu le jour l’année dernière, comment est-il né ?Bertrand Monthubert : Aujourd’hui, plus de la moitié des 18-25 ans accèdent aux études supérieures. Mais ce n’est pas le cas pour les personnes avec autisme, même sans déficience intellectuelle.Quand j’ai été en charge du suivi du troisième plan autisme auprès de Thierry Mandon, alors secrétaire d’État chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, on s’est demandé ce que l’enseignement supérieur pouvait faire pour les personnes avec autisme. Suite à cette réflexion, une première expérimentation a débuté dans ma propre université. Mais je me suis rendu compte qu’il était impossible de se contenter de l’échelle d’une seule université et on s’est mis à réfléchir à un réseau universitaire.Une fois mon travail au ministère fini, j’ai lancé le projet. Au départ, je suis allé chercher les universités mais maintenant, certaines viennent d’elles-mêmes. Au total, il y a une vingtaine d’universités collaboratrices dont une dizaine qui ont déjà commencé à mettre en place des éléments de notre projet. Celui-ci n’en est qu’au démarrage.
Pourquoi avoir fait le choix de travailler uniquement sur l’autisme ?Tout a démarré par un constat : l’autisme est une particularité qui conduit souvent à un rejet du cadre scolaire et de l’emploi. Seulement 15% des personnes autistes travaillent, ce qui est plus bas que pour les autres handicaps. De plus je connais l’autisme à travers ma vie personnelle. C’est un univers passionnant et quand on le découvre on se rend compte qu’il y a beaucoup à faire. Cela m’a permis de partir avec de précieuses connaissances sur cette particularité.
Une personne autiste ne va pas communiquer de la même manière. Elle peut aussi avoir une sensibilité sensorielle plus importante. Imaginez essayer de suivre un cours dans une décharge, ou bien une boîte de nuit : vous auriez beaucoup de mal. C’est pourtant ce que vivent certaines personnes autistes, qui entendent certains sons beaucoup plus fort, ressentent les odeurs à un niveau extrême, ou sont dérangées par certaines lumières.
De plus, certaines actions demandent plus d’énergie à un étudiant autiste. Enfin, et surtout, les personnes autistes ont des particularités cognitives qui peuvent les conduire à ne pas comprendre tout ce qui est implicite, et à creuser de manière intense certains sujets de prédilection. Il peut donc y avoir un décalage avec les autres étudiants. À niveau d’intelligence égal, il peut y avoir des résultats plus bas que ce qui est attendu par l’enseignant : l’évaluation ne reflète pas toujours leur niveau réel. Il faut prendre en compte le fait que L’autisme [est] une autre intelligence pour paraphraser le titre du livre de Laurent Mottron.
Dans le cadre de ce projet, considérez-vous que les personnes porteuses d’autisme comme des personnes handicapées ? En général, j’évite d’utiliser le terme « handicapé » car il met en avant ce que la personne ne peut pas faire. On a fait le choix de partir de ce que la personne peut faire. Par exemple, ne pas comprendre l’implicite peut paraître compliqué mais cela amène à se poser des questions fortes, à être plus précis et à voir les points de contradiction. Ça devient une force car on se pose des questions pertinentes sur le sens des mots.
Comment réagissent les enseignants que vous avez pu rencontrer ?À partir du moment où mes collègues comprennent ce qu’est l’autisme, on a de belles réussites. Il faut former les enseignants car la compréhension de l’autisme n’est pas intuitive. Ils doivent comprendre que ces particularités ne sont pas des caprices. L’université doit évoluer pour mieux les inclure, on ne peut pas attendre que les personnes autistes portent toute la charge de l’adaptation. C’est à nous de prendre en compte leur particularité surtout qu’ils peuvent être une force dans le milieu professionnel.
Votre projet a été lauréat de l’appel à projet du Programme investissements d’avenir 3 et s’est vue remettre un financement de cinq millions d’euros sur une durée de dix ans. Comment expliquez-vous ce succès ?La plupart des adaptations que l’on propose sont bénéfiques pour tous les étudiants comme le travail sur la mise en place d’un accès à distance aux formations, ou à des innovations pédagogiques s’appuyant sur les intérêts spécifiques des étudiants. Je pense que c’est aussi pour cette raison qu’on a remporté ce financement.
L’objectif est d’individualiser l’accompagnement. Mais ces aménagements ne veulent pas dire qu’il faut être moins exigeant. On travaille aussi en partenariat avec le Crous avec qui on travaille sur l’accès à l’hébergement et à la restauration. Certaines personnes autistes sont, par exemple, incapables de manger des aliments mélangés. Nous avons travaillé avec les cuisiniers du CROUS de Toulouse pour faire des menus Aspie-Friendly.
Cette année vous avez travaillé sur le diplôme d’accès aux études supérieure. Quel est le prochain sujet sur lequel vous allez travailler ? Dès la rentrée scolaire 2019, nous allons nous concentrer sur la validation des acquis d’expérience car beaucoup de personnes autistes sont autodidactes. La validation existe déjà mais il faut s’assurer que la procédure pour l’acquérir est adaptée.
Des parents de personnes autistes vous ont-elles déjà contacté ?Oui, on a déjà pu observer plusieurs succès de personnes qui avaient totalement décroché et qui maintenant réussissent leurs études. Certains parents nous contactent alors que leurs enfants sont encore au collège. Il y a des universités partenaires du projet dans plusieurs régions et j’espère que chaque étudiant pourra trouver une solution à proximité.
Mais je ne veux pas vendre du rêve. C’est un projet sur 10 ans qui démarre. Il y a encore du travail, beaucoup d’outils à construire. Ça va prendre du temps pour que tout se mette en place.


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Crédits : Element5 Digital / Unsplashpar Anaïs Draux

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